Récit urbain IV

Publié le par Harmonie

III
 
La ville cachée
 
 
Mon regard s’abaisse sur le sol : une plaque d’égout. Quand je parlais de gouttes d’eau…
La ville a besoin d’eau. Il y a la ville dans laquelle je marche, et il y a une autre ville, sous cette ville que je croyais être seule à exister, sans qui elle n’existerait pas. La ville souterraine qui apporte l’eau nécessaire à la ville du dessus, qui l’irrigue, la nourrit et lui permet de vivre. Et qui emporte loin de là ce que la ville évacue.
Il doit exister un plan des égouts, un autre plan (ou le même ?) des réseaux d’eau potable. La ville souterraine ressemble à la ville du dessus. Elle aussi a ses grands boulevards et ses étroites ruelles. Peut-être que quelqu’un, ignorant qu’il s’agit des plans de la ville d’en-dessous penserait qu’il s’agit là des plans d’une ville d’au-dessus.
Peut-être qu’il existe quelque part une ville dont le plan est ainsi né d’une autre ville.
Ou peut-être que cette ville d’en-dessous était une ville d’au-dessus autrefois, et qu’elle s’est depuis engloutie, telle le continent Mu ou l’Atlantide, et qu’elle tente d’exister encore par les réseaux qu’elle a laissé.
Peut-être ai-je trop d’imagination, et cette ville souterraine n’existe que pour que je puisse y fixer les images de mes villes rêvées, puisque je ne puis la voir, ainsi protégée par la terre.
Elle devient ainsi figure de légende, un point d’ancrage pour toutes nos idéalisations ou nos cauchemars de la ville d’en-haut, dans laquelle nous sommes. Une ombre de ville, ou une âme de ville ?
 
Les villes et l’eau, ou une histoire que l’on pourrait qualifier de « je t’aime, moi non plus »… Ce qui est nécessaire à la vie peut aussi donner la mort.
 
Il y avait une rivière autrefois, la Bièvre. Mais les hommes l’avaient polluée depuis des siècles, et ils ont fini par l’enterrer.
Une rivière inhumée pour que les hommes fassent le deuil de leurs propres erreurs. Même si certains voudraient la ressusciter aujourd’hui.
 
Je songe à une autre ville légendaire et engloutie, la cité de Ker Ys en Bretagne. Là-bas, Par Ys signifie « la ville pareille à Ys », et il est dit que lorsque Par Ys s’engloutira, Ker Ys des eaux ressurgira…
Lorsque la ville du dessus sera devenue semblable à la ville du dessous, peut-être en effet qu’une autre ville naîtra.
 
***
 
C’était sans doute une erreur que de les concevoir comme deux villes différentes. C’est en réalité une seule ville, avec sa face apparente et sa face secrète. Deux fragments de ville en interconnexion constante.
Cela m’a simplement permis de prendre conscience de tout ce que je ne vois pas du parcours, et qui pourtant en fait partie. Toute cette moitié invisible et primordiale.
La ville s’étend autant sous terre qu’au dessus. Si un géant l’arrachait soudain du sol pour la placer dans un bocal de verre, comme certains le font avec les fourmilières, nous nous apercevrions que la plupart du temps nous oublions ce que nous ne voyons pas.
Si ce géant s’amusait soudain à la retourner, à faire apparaître à la surface cette ville du dessous et à enfouir sous terre celle où je marche, nous nous apercevrions alors à quel point le vélum de la ville est adapté au terrain. Les points les plus hauts sur l’horizon sont véritablement ceux pour lesquels le sol est plus haut.
Ce n’est pas le propre de toutes les villes, c’est le propre de cette ville. Ce n’est plus la ville, c’est une ville, définie, Paris.
 
C’est peut-être pour cela que les tours des Olympiades restent si étranges. Elles sont étrangères au mode de fonctionnement du reste de la cité.
 
Je me demande si je pourrais apercevoir tout ce que cache la ville dans son sol. Comme une carotte géologique, qui me dévoilerait ses secrets. D’abord au ras du sol les câbles des réseaux téléphoniques, les collecteurs secondaires des égouts, et puis le métropolitain, les abris de défense passive installés sous les parkings et les caves des immeubles, les transformateurs d’EDF, une voie de RER, les catacombes et les piliers de soutènement, la rivière souterraine…
 
Une équipe de scientifiques en blouses blanches, montrant fièrement un tube transparent remplis de trous, les vides de ce sol qu’instinctivement nous sentions plein.
Un forage organisé au centre de la place Saint-Michel, un autre place d’Italie…
 
Je poursuis mon chemin un peu rêveuse…
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Publié dans Architecture

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