Récit urbain, III

Publié le par Harmonie

II
 
La ville et le nom
 
 
Le livre existe. Il m’ouvre un champ immense de réflexions, ne serait-ce que parce que la ville y est considérée comme une personne. On compare souvent la ville à un organisme, mais à une personne ?
D’abord, Paris, c’est « il » ou « elle » ? On dit : « Paris est une blonde » mais « Paris brûle-t-il ? »
Je n’ai trouvé nulle part de réponse à cette passionnante question. Donc je décide de choisir. Il ou elle ? Ce sera elle, parce « ville » est un mot féminin, et en souvenir des villes invisibles d’Italo Calvino, qui portent toutes un nom de femme…
 
 
Pourquoi Paris s’appelle-t-elle ainsi ?
Autrefois, la tribu gauloise qui vivait sur ces terres était celle des Parisii, parce qu’ils étaient adorateurs de la déesse Isis selon la légende… Et c’est le nom de ce peuple plutôt que le nom de la ville (Lutetia, la ville de boue) qui s’est perpétué. Quoique déjà à l’époque, les textes romains parlaient parfois de Civitas Parisiorum, la Cité des Parisii, et non de Lutèce… Un autre argument pour ceux qui pensent que Lutèce n’a été qu’à tort assimilée à Paris ?
Les Parisii ont disparu, mais la ville se souvient, et à travers son nom, garde mémoire de sa propre origine. Enfin, d’une de ses possibles origines…
 
Si la ville est un être vivant, peut-être qu’elle ressemble à un arbre.
Elle aussi grandit par cercles successifs, ses enceintes et ses limites administratives se forment autour des précédentes.
Pourrait-on dater la ville par dendrochronologie ? Chaque enceinte comme un cercle du bois…
 
Si la ville n’est pas un être vivant, du moins est-elle habitée par des êtres vivants. Sinon, nous parlerions d’une ville morte. Mais quelque chose peut-il mourir s’il n’a d’abord vécu ? La vie d’une ville est celle de ceux qui y vivent.
Peut-être que pour comprendre la ville, il faut comprendre ses habitants, humains ou non. Pratiquer l’éthologie. La ville a été créée par et pour les humains, mais elle est devenue l’habitat « naturel » de nombreuses autres créatures, qui se sont adaptées à ses règles particulières.
 
Un pigeon s’envole devant moi. Sans vraiment m’en apercevoir, j’ai continué à avancer, mon crayon à la main. J’ai parcouru plusieurs centaines de mètres, ainsi perdue dans ma tête. Je n’en ai pas eu conscience, pourtant je me suis arrêtée au feu rouge, je n’ai traversé le passage piéton qu’au feu vert, j’ai fait un écart pour éviter une femme et une poussette qui arrivaient en sens inverse… J’ai avancé instinctivement, mon corps répondant correctement aux signes de la ville. Je suis devenue un être urbain, sachant décoder les messages particuliers de cet environnement, alors que je serais vraisemblablement bien plus perdue en pleine forêt. Pour moi aussi, c’est devenu mon habitat « naturel »… C’est du moins celui pour lequel je suis le mieux armée.
Mon cerveau enregistre dans un coin de ma mémoire les images qui s’impriment sur ma rétine, pour que plus tard, en songeant à mon parcours, elles viennent illustrer mes pensées.
Je les vois derrière mes paupières closes, et je sais que je les ai vues, mais je ne m’en souviens pas. Je marchais dans la ville en pensant à la ville, et la ville qui naissait dans mes pensées est peut-être aussi différente de la ville dans laquelle je marchais que deux gouttes d’eau. A priori vous les croyez identiques, mais en réalité il n’existe rien de plus dissemblable…
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Publié dans Architecture

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