Loola
Suite du Rêve (après Les apparus dans mes chemins, Le choix du Rêve, Sacrifice et La Jetée). Ce texte est basé sur l'exercice 8 de la communauté écriture ludique. La première et la dernière phrases sont imposées.
Les yeux fixés sur l’écran ils regardèrent la machine démarrer dans un silence religieux. Et je n'ai pu retenir un sourire.
Ils ne m'ont pas vu, avec leurs regards hypnotisés. J'étais derrière eux, après tout.
Je n'avais jamais pris conscience - ou plutôt si, mais pas avec tant d'acuité - d'à quel point ils étaient semblables aux Extérieurs. Aucun d'eux ne l'aurait cru, ne l'aurait admis, mais à ce moment-là c'était visible. Ils étaient si hautains, si fiers, vaguement méprisants envers les Extérieurs, et pourtant presque identiques. Et d'un coup, j'ai repensé à Rania.
Elle me disait autrefois : "Loola, tu sais pourquoi j'aime accueillir les Extérieurs et qu'en même temps je déteste ça ? Parce que mon premier geste, quand j'entre dans une pièce sombre, c'est d'allumer la lumière. Tu te demandes le rapport ? Mais tu verrais les regards qu'ils te jettent alors, Loola ! Comme si je venais non pas d'appuyer sur un bouton, mais de leur donner la Lumière. Tout un condensé d'humanité dans leurs yeux alors. Des émotions plus fortes que ceux du Centre ne semblent en ressentir. Un regard... comme si j'étais une déesse, une prêtresse, quelque chose de sacré."
Elle se taisait alors, avant de rerprendre doucement :
"Cela flatte l'orgueil, tu sais Loola. Et tu es tenté de répondre que ce n'est rien, c'est juste que le centre dispose de groupes électrogènes. Et tu dis ça avec une nonchalance qui ne fait qu'accentuer leur respect ébahi. Parce que ces mots leur sont étrangers, et qu'ils ne font que renforcer le caractère magique de cette lumière soudaine."
Elle se taisait encore.
"Ce n'est pas bon tu sais. Ce n'est bon pour personne. Ni pour ceux qui croient avoir trouvé un être supérieur, un guide, un maître, quelqu'un à qui s'en remettre totalement, ni pour les autres qui en oublient d'être humbles. Ils oublient qu'humilité, humus et humain, c'est la même chose. Et qu'en se coupant de la Terre, en s'enfermant dans leur orgueil, ils ne sont plus dignes du noms qu'ils portent."
Puis elle regardait mon écran, elle fronçait les sourcils et disait que le codage ne se ferait pas sans moi. Mais elle ne me le dira jamais plus, elle est allongée sur un lit en attendant que le Rêve ne la détruise, en espérant qu'il lui rende cette Terre à laquelle elle a pourtant renoncé...
Soudain j'ai perdu mon sourire.
Les Extérieurs voient de la magie dans un interrupteur, mais d'une certaine façon, il en est de même pour tous ici. Ils savent, certes, mais ils ne comprennent pas. Ils appellent ça "science", mais ça leur reste étranger... Et ça ne m'a jamais paru aussi flagrant que devant cet écran.
Ils regardent les images enregistrées, tirées du rêve de Dérel, grâce à Stérya, comme si une révélation mystique allait leur parvenir par ce biais.
Soudain je comprends que c'est cela qui m'énerve dans le Rêve. La façon dont il structure nos espoirs. Le ton convaincu d'Eryothis quand il dit que le Rêve nous permettra de sauver le monde.
Sauver le monde...
Mais de quoi ? de qui ? Guérir d'un seul coup la Terre blessée ? Redevenir comme avant la Catastrophe ? Qui d'entre nous y croit, qui d'entre nous le souhaite ? Le Centre est un fossile du passé, une anomalie de l'Histoire, un amas de technologie dans un monde qui a oublié. Qui a changé.
Je ne crois pas que nous sauverons le monde.
Pas comme ça, en tout cas. Pas en accordant une foi aveugle à un truc bizarroïde qui tient finalement plus à une hallucination née de substances psychotropes. En fait je sais la principale différence entre les Extérieurs et nous : les premiers n'ont jamais entendu parler du Rêve, et qu'ils accordent donc foi à une lampe qui s'allume tandis que les seconds tentent de croire que le Rêve leur donnera une lumière qui durera même quand les lampes se seront éteintes.
Stérya s'est soudain tournée vers moi et m'a souri.
Je ne comprends pas cette fille. Son sourire ne monte jamais jusqu'à ses yeux. Moi, je n'y crois pas, mais je suis technicien. Le meilleur. Meilleur même que Rania, parce que Rania n'a pas su rester extérieure, et qu'elle menace de sombrer dans sa propre tête. Moi je suis bon parce que tout cela n'a finalement que peu d'importance à mes yeux. Mais Stérya...
Stérya fait partie des autres, de ceux qui savent et décident. Dérel disait "la stryge", et c'est sans doute lui qui avait raison. Elle a su tirer de lui jusqu'à la dernière goutte, toutes ces images qui défilent maintenant sous leurs regards fascinés. Mais quel est son but à elle, sa cause, son rêve ?
J'ai envie de les observer, Eryothis et elle. Envie de comprendre. De me mettre devant les caméras de sécurité, et de les espionner.
Son sourire s'élargit et devient un peu moqueur. Comme si elle m'entendait.
Je la salue sèchement avant de quitter la pièce.
J'ai erré dans les couloirs, les gens se sont écartés devant ma combinaison bleu pâle qui me désignait comme technicien. Et d'un coup je me suis dit que je n'avais jamais marché pieds nus sur la Terre, que je n'avais jamais dormi la tête sous le ciel, et j'ai envié les Extérieurs. J'ai pensé que Stérya tenait une rose la main, et ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai compris qu'elle avait dû sortir pour la cueillir.
Ce qui signifiait que Dehors, il y avait des roses.
Et j'ai songé qu'elle allait la donner à Eryothis, pas à moi. Alors je suis rentré dans la chambre de contrôle, et j'ai suivi celui-ci sur les écrans. Je l'ai vu discuter avec elle, j'ai vu la rose changer de main, et j'ai vu Stérya partir. Et je me suis dit que moi je ne l'aurais pas laissée s'en aller.
Mais il referma la porte derrière elle, posa la rose sur sa table de chevet, et alla s'asseoir devant son ordinateur.
Les yeux fixés sur l’écran ils regardèrent la machine démarrer dans un silence religieux. Et je n'ai pu retenir un sourire.
Ils ne m'ont pas vu, avec leurs regards hypnotisés. J'étais derrière eux, après tout.
Je n'avais jamais pris conscience - ou plutôt si, mais pas avec tant d'acuité - d'à quel point ils étaient semblables aux Extérieurs. Aucun d'eux ne l'aurait cru, ne l'aurait admis, mais à ce moment-là c'était visible. Ils étaient si hautains, si fiers, vaguement méprisants envers les Extérieurs, et pourtant presque identiques. Et d'un coup, j'ai repensé à Rania.
Elle me disait autrefois : "Loola, tu sais pourquoi j'aime accueillir les Extérieurs et qu'en même temps je déteste ça ? Parce que mon premier geste, quand j'entre dans une pièce sombre, c'est d'allumer la lumière. Tu te demandes le rapport ? Mais tu verrais les regards qu'ils te jettent alors, Loola ! Comme si je venais non pas d'appuyer sur un bouton, mais de leur donner la Lumière. Tout un condensé d'humanité dans leurs yeux alors. Des émotions plus fortes que ceux du Centre ne semblent en ressentir. Un regard... comme si j'étais une déesse, une prêtresse, quelque chose de sacré."
Elle se taisait alors, avant de rerprendre doucement :
"Cela flatte l'orgueil, tu sais Loola. Et tu es tenté de répondre que ce n'est rien, c'est juste que le centre dispose de groupes électrogènes. Et tu dis ça avec une nonchalance qui ne fait qu'accentuer leur respect ébahi. Parce que ces mots leur sont étrangers, et qu'ils ne font que renforcer le caractère magique de cette lumière soudaine."
Elle se taisait encore.
"Ce n'est pas bon tu sais. Ce n'est bon pour personne. Ni pour ceux qui croient avoir trouvé un être supérieur, un guide, un maître, quelqu'un à qui s'en remettre totalement, ni pour les autres qui en oublient d'être humbles. Ils oublient qu'humilité, humus et humain, c'est la même chose. Et qu'en se coupant de la Terre, en s'enfermant dans leur orgueil, ils ne sont plus dignes du noms qu'ils portent."
Puis elle regardait mon écran, elle fronçait les sourcils et disait que le codage ne se ferait pas sans moi. Mais elle ne me le dira jamais plus, elle est allongée sur un lit en attendant que le Rêve ne la détruise, en espérant qu'il lui rende cette Terre à laquelle elle a pourtant renoncé...
Soudain j'ai perdu mon sourire.
Les Extérieurs voient de la magie dans un interrupteur, mais d'une certaine façon, il en est de même pour tous ici. Ils savent, certes, mais ils ne comprennent pas. Ils appellent ça "science", mais ça leur reste étranger... Et ça ne m'a jamais paru aussi flagrant que devant cet écran.
Ils regardent les images enregistrées, tirées du rêve de Dérel, grâce à Stérya, comme si une révélation mystique allait leur parvenir par ce biais.
Soudain je comprends que c'est cela qui m'énerve dans le Rêve. La façon dont il structure nos espoirs. Le ton convaincu d'Eryothis quand il dit que le Rêve nous permettra de sauver le monde.
Sauver le monde...
Mais de quoi ? de qui ? Guérir d'un seul coup la Terre blessée ? Redevenir comme avant la Catastrophe ? Qui d'entre nous y croit, qui d'entre nous le souhaite ? Le Centre est un fossile du passé, une anomalie de l'Histoire, un amas de technologie dans un monde qui a oublié. Qui a changé.
Je ne crois pas que nous sauverons le monde.
Pas comme ça, en tout cas. Pas en accordant une foi aveugle à un truc bizarroïde qui tient finalement plus à une hallucination née de substances psychotropes. En fait je sais la principale différence entre les Extérieurs et nous : les premiers n'ont jamais entendu parler du Rêve, et qu'ils accordent donc foi à une lampe qui s'allume tandis que les seconds tentent de croire que le Rêve leur donnera une lumière qui durera même quand les lampes se seront éteintes.
Stérya s'est soudain tournée vers moi et m'a souri.
Je ne comprends pas cette fille. Son sourire ne monte jamais jusqu'à ses yeux. Moi, je n'y crois pas, mais je suis technicien. Le meilleur. Meilleur même que Rania, parce que Rania n'a pas su rester extérieure, et qu'elle menace de sombrer dans sa propre tête. Moi je suis bon parce que tout cela n'a finalement que peu d'importance à mes yeux. Mais Stérya...
Stérya fait partie des autres, de ceux qui savent et décident. Dérel disait "la stryge", et c'est sans doute lui qui avait raison. Elle a su tirer de lui jusqu'à la dernière goutte, toutes ces images qui défilent maintenant sous leurs regards fascinés. Mais quel est son but à elle, sa cause, son rêve ?
J'ai envie de les observer, Eryothis et elle. Envie de comprendre. De me mettre devant les caméras de sécurité, et de les espionner.
Son sourire s'élargit et devient un peu moqueur. Comme si elle m'entendait.
Je la salue sèchement avant de quitter la pièce.
J'ai erré dans les couloirs, les gens se sont écartés devant ma combinaison bleu pâle qui me désignait comme technicien. Et d'un coup je me suis dit que je n'avais jamais marché pieds nus sur la Terre, que je n'avais jamais dormi la tête sous le ciel, et j'ai envié les Extérieurs. J'ai pensé que Stérya tenait une rose la main, et ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai compris qu'elle avait dû sortir pour la cueillir.
Ce qui signifiait que Dehors, il y avait des roses.
Et j'ai songé qu'elle allait la donner à Eryothis, pas à moi. Alors je suis rentré dans la chambre de contrôle, et j'ai suivi celui-ci sur les écrans. Je l'ai vu discuter avec elle, j'ai vu la rose changer de main, et j'ai vu Stérya partir. Et je me suis dit que moi je ne l'aurais pas laissée s'en aller.
Mais il referma la porte derrière elle, posa la rose sur sa table de chevet, et alla s'asseoir devant son ordinateur.
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